
Diffraction acoustique de surface
Un métamatériau au service de la prise de son
Au cœur de la section "Genèse", j'évoquais brièvement un matériau industriel d'exception, développé à l'origine par un fabricant suédois pour le contrôle du bruit et l'amélioration acoustique des produits. Ce qui a capté mon attention, c'est sa capacité unique à diffracter les ondes grâce à sa micro-perforation et à dissiper l'énergie acoustique par effet de perte de charge..
Plus d'information, visiter le site de l'industriel suédois
Acustimet, un matériau d'isolation acoustique en métal.
Il se trouve que la propriété de diffraction acoustique de surface apportée par le design à microperforations et le principe de perte de charge acoustique du matériau a suscité mon intérêt pour le montage de microphone en surface, laquelle assurant par ailleurs un écran pour le masquage de sources sonores situées à l'arrière.
J'ai détourné cette propriété pour en faire un bouclier microphonique : une surface qui masque efficacement les sources arrière tout en évitant les écueils classiques de la prise de son, tels que les filtrages en peigne ou les pics de résonance. L'objectif était de créer une directivité "sur mesure" à partir d'un simple microphone omnidirectionnel : capturer avec précision un cône frontal de ±55°, atténuer les côtés, et rejeter fortement tout ce qui se trouve au-delà de ±120°. Une solution idéale pour s'intercaler entre un chœur large et un orchestre, ou pour isoler une parole dans le brouhaha d'une salle de réception, le tout sans investir dans des micros cardioïdes coûteux.
Le résultat est un panneau de taille moyenne (400x600 mm), monté sur un pied d'enceinte inclinable. Le microphone y est installé en affleurement, verrouillé dans un presse-étoupe qui agit comme une sphère d'égalisation naturelle (similaire aux accessoires DPA pour les 4003), boostant légèrement les aigus pour compenser la diffraction. C'est l'alliance parfaite entre l'ingénierie industrielle et la finesse de la capture musicale.


Objectif plus qu'atteint
Sur un front d’onde direct, en champ libre, le résultat est très satisfaisant. Le panneau parvient à contenir les réflexions avec un retard minimal (moins de 210 microsecondes) et une atténuation significative de l’amplitude crête (entre -8 dB et -14 dB) dans un secteur angulaire de 0° à ±45°.
Paradoxalement, c’est précisément dans l’axe frontal pur que la performance est la plus modeste. Cette légère "faiblesse" au centre n’est pas un défaut, mais la signature d’un compromis physique : le dispositif privilégie la réjection latérale et arrière pour isoler la source, acceptant que le cœur du signal reste naturellement plus présent.

Au-delà de 1600 Hz — limite imposée par la brièveté de notre fenêtre d’analyse — le verdict est sans appel : aucune trace de filtrage en peigne, aucune résonance critique ne vient perturber le signal dans tout le cône de capture visé (±60°). C’est une qualification technique majeure pour ce dispositif.
Les légères ondulations de ±3 dB observables sur le spectre ne sont pas des artefacts mystérieux, mais s’expliquent simplement par la physique du montage : une imperceptible manque de planéité mécanique du panneau qui joue sur les médiums, couplé à l’effet d’égalisation naturel du presse-étoupe dans les aigus. Rassurant néanmoins, ce relief spectral tend à s’aplanir naturellement au-delà de 45°, confirmant que le dispositif offre une transparence exceptionnelle là où l’oreille est la plus sensible.

Niveaux de réjection remarquables en incidence latérale et en secteur arrière
Le tableau récapitulatif ci-dessous met en lumière la performance remarquable de ce dispositif : l’atténuation progresse de 10 dB à 90° jusqu’à atteindre un impressionnant 23 dB à 180°. Ces chiffres surpassent ceux des microphones à gradient de pression traditionnels, offrant une réjection arrière bien plus franche.
Ce gain de directivité a un prix : une légère post-égalisation corrective peut s’avérer nécessaire pour lisser parfaitement le spectre fréquentiel. Cependant, la question reste ouverte : cette correction est-elle vraiment indispensable dans un contexte musical, où la couleur naturelle du dispositif pourrait bien constituer une signature sonore désirables plutôt qu’un défaut à corriger ? L’écoute finale tranchera.

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Dans le secteur arrière, là où le panneau expose sa face aux sources indésirables, l’atténuation fréquentielle s’intensifie progressivement à mesure que l’on se rapproche de l’axe perpendiculaire (180°).
Ce phénomène est d’autant plus remarquable qu’il persiste malgré la présence des micro-perforations. Ces dernières, conçues pour réduire la perte de charge et éviter les réflexions brutales, n’empêchent pas le matériau d’exercer son pouvoir dissipatif. Au contraire, elles semblent participer à une absorption diffuse qui "avale" l’énergie sonore venant de l’arrière, confirmant que ce dispositif agit moins comme un simple écran réfléchissant que comme un véritable filtre acoustique actif.

Question de phase relative
À noter, la courbe de phase révèle une fluctuation raisonnable, un comportement qui n’existerait pas avec un simple microphone de pression omnidirectionnel. C’est cette signature de phase, couplée à la réponse fréquentielle (visible sur la courbe violette ci-dessus à 45°), qui dessine l’identité sonore unique du dispositif.
Loin d’être un problème, cette particularité de phase devient un atout stratégique. Puisque ce panneau est conçu pour fonctionner en totale décorrélation avec d’autres micros d’appoint, ou dans des configurations AB à grand espacement, cette "couleur" de phase enrichit la spatialité sans créer de conflits destructeurs. Elle ajoute une profondeur spécifique que la pureté de phase d’un omni classique ne pourrait offrir.
C’est d’ailleurs cette dualité — la courbe de phase distinctive et l’indentation mécanique du métamatériau — qui a inspiré le design de la bannière visuelle associée à mes panneaux. Une manière de rendre visible, par le graphisme, la complexité acoustique invisible qui s’opère au cœur de la capture.

Conclusion
Le défi technique est relevé : obtenir une forte directivité à partir d’un microphone omnidirectionnel est désormais une réalité. Reste à confronter ce prototype à l’épreuve du feu : la musique en conditions réelles. Il s’agira d’observer son comportement dans des environnements de champ diffus ou partiellement réverbérants, là où la théorie rencontre souvent la complexité du vivant.
Pour l’avenir, je projette d’enrichir ce dispositif en m’équipant de microphones cardioïdes DPA*. L’idée est de les utiliser de manière hybride : soit dans leur configuration native pour des appoints directionnels, soit installés sur mes panneaux en obturant leur grille latérale avec le gland du presse-étoupe. Cette astuce les force à fonctionner en mode "pression", c’est-à-dire en omnidirectionnel, tout en bénéficiant de la directivité imposée par le panneau.
Cette flexibilité offrirait un contrôle inédit sur la proportion entre champ direct et champ réverbéré dès la prise de son, multipliant les options pour sculpter l’espace avant même le mixage. C’est la promesse d’une capture sur mesure, adaptable à chaque contexte acoustique.
* choix motivé par le diamètre du presse-étoupe parfaitement adapté aux 19mm de chez DPA